YLAN & DAVY DAHAN
CRÉATEURS LE FEUILLET

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     Le hasard voulut les séparer de huit ans ; Ylan et Davy ne se doutaient probablement pas que l’exigence d’excellence les réunirait bientôt. Puisque le luxe ne se soupèse pas aux paillettes dont on le saupoudre, et que la grandeur véritable d’une entreprise se reconnaît à sa capacité d’en imposer sans s’imposer, ensemble, ils ont réussi le pari de la sobriété savamment étudiée. À cet égard, la maroquinerie haut de gamme Le Feuillet a du sang de géant, un legs que les frères Dahan transmettent avec la discrétion de ceux pour qui l’ouvrage bien fait contient son propre discours : « Nous avons tout mis en œuvre pour que nos produits parlent d’eux-mêmes. » L’appétence d’Ylan en matière d’esthétique puise toutefois sa source dans le bon goût maternel, tandis que le sens stratégique de Davy plonge ses racines dans la tradition familiale – un père aux commandes de son restaurant, des oncles à la tête de leurs magasins. Dans ce portrait, les ancêtres sont autant de pigments, et ceux des Dahan ont les couleurs de la victoire âprement disputée. Ylan et Davy sont de ces lierres pugnaces qui font de leur idée un pilier, autour duquel s’enrouler et grimper sans relâche. Avec eux, s’envole le mirage du parvenu, qu’une bourrasque de la chance aurait poussé au sommet : « Ce sont des jours, des semaines et des mois que nous passons à travailler sur notre marque. »

 

     Derrière une étiquette Le Feuillet se cache donc plus qu’un froid service, qu’une simple valeur ajoutée d’encravaté. Le mépris du danger, des conventions poussiéreuses et des compromis paresseux, les deux dirigeants en ont fait leur définition de la qualité ; s’ils avaient à rédiger un dictionnaire du luxe, les mots « concession » et « impossible » n’y figureraient qu’au pilori – « Si on nous dit que ce n’est pas possible, c’est que nous tenons quelque chose ! Nous voulons chercher, trouver, travailler, mais jamais nous reposer sur nos acquis. » Aussi cette marque se distingue-t-elle de la norme, par son tempérament franc, vierge des préconisations qui se répètent dans le vase clos des designers instruits « à bonne école » : à chaque besoin son produit, à chaque produit ses détails réfléchis. En atteste l’engouement d’Ylan pour l’architecture urbaine, dont il extrait matériaux bruts et courbes minimalistes pour approvisionner son imagination. Refuser la fabrication à l’étranger par amour du savoir-faire français, visiter les tanneries pour choisir la pièce qui ira garnir l’intérieur d’une pochette, bousculer les codes quand une couture superflue contrarie leur minutie... dans leur quête d’adéquation entre forme et fonction, les frères Dahan ne reculent devant aucune dépense, fût-elle pécuniaire, physique ou intellectuelle. Jusqu’au sacrifice suprême, l’effacement du créateur devant la création : « Nous ne voulons ni fioritures, ni logos apparents. » Un façonnement qui s’incarne dans une conception maîtrisée et inspirée des dix principes de Dieter Rams ; dans une bandoulière longuement débattue avec les bijoutiers, dans une doublure cuir sur laquelle la concurrence aurait rogné, dans un sac en tissu prototypé quatre fois. « Parce qu’on décide de tout, il y a parfois une dizaine de fournisseurs pour une seule pièce, et beaucoup d’échanges avec les artisans » – quoiqu’elle puisse s’avérer complexe, leur démarche ne manque pas de solidité ou d’ardeur.

 

     Au lien entre aîné et cadet, Le Feuillet préfèrera d’ailleurs les côtés face et pile d’une seule pièce : aucun des deux ne saurait briller sans l’autre : « Quand on était gamins, on adorait se retrouver, imaginer des concepts ambitieux et en débattre ». Que le premier ait déjà dévalé les pentes enneigées, ou que le second se soit échiné sur les murs d’escalade, chacun des dirigeants s’est bâti un rapport fermement campé avec l’ascension : « Le sport en compétition nous a forgés, la pratique de haut niveau nous a appris la rigueur ». De quoi ravir Ylan, la tête créative et brûlée du duo ; lui qui, enfant, n’achetait rien de moins que le modèle désiré et le réajustait en retirant les épaulettes : « Mon frère a toujours été fougueux mais il a toujours su ce qu’il voulait. Il déplacera sa marge de deux millimètres après dix heures de réflexion, s’il l’a décidé ». De quoi, aussi, satisfaire Davy, le cartésien rompu aux chi res et à la prudence avec laquelle ils se manipulent, celui qui ne se lance jamais sans un plan de bataille complet : « C’est comme ça pour tout, même pour un simple appel. »

 

     Cet exercice de création commerciale est né d’un simple exil estudiantin en Pologne. Parti aiguiser son anglais et ses pratiques de gestion, Ylan reviendra spécialisé en management international et convaincu que le cuir sera désormais son matériau de prédilection. Parce qu’il a longtemps cherché un écrin d’ordinateur à l’image du citadin, il décide de le créer pour remplacer les pondéreux cartables d’écolier : « Je le voulais e cace, pur, et qui va de soi. » Les tanneurs, coupeurs, et autres maroquiniers de Lyon, s’étonnent ainsi de le voir s’enquérir des gestes et des méthodes ; les plus avisés décèlent l’ambition et parient sur elle : « Ils se sont dit “voilà un jeune qui se démène”. Ils m’ont donné du cuir. Aujourd’hui, on travaille avec eux. » Les outils que Davy lui o rent à Noël ne manquent pas de transformer son appartement en atelier ; les précieux conseils qu’il prodigue achèvent de le persuader que son quotidien devrait fusionner avec celui de son frère – « Même de loin, il me chapeautait pour les rendez-vous, les business plans, les premiers contrats. Mon incubateur, c’est Davy ! » Pour ce dernier, ex trader qui tire satisfaction du concret, la banque d’investissement a tout d’un rideau de fumée sur lequel on ne peut refermer le poing : « J’ai besoin de pouvoir donner ce que j’ai vendu dans la main. Là, j’avais l’impression de vendre de l’argent, de vendre du vent. » Et le vent tourne, un plan de licenciement s’ouvre à la dérobée. Plutôt que de monter en grade et de se retrouver enfermé dans une tour, Davy prend la clef des champs. Avec l’appui de son épouse, il quitte sa position de référent chèrement gagnée et déverrouille son attrait cadenassé pour la belle technique. Sur ses propres deniers, l’ancien expert en finances rejoint les montagnes helvétiques pour se former à l’horlogerie de précision. À l’instant même où l’apprentissage touche à sa fin, Ylan pressent les frémissements du succès et appelle au renfort : « Je ne suis pas sûr que je me serai lancé dans l’entrepreneuriat sans Ylan. Il faut être un peu fou pour lancer une marque de maroquinerie, de nos jours ». Se jeter sciemment dans le vide lorsqu’on connaît l’altitude, voilà ce qui caractérise le panache des Dahan.

 

     Dans un univers où le paraître construit des empires, prôner la proximité, et l’expérience d’une gravure personnalisée, équivaut à faire sa lutte de l’authenticité : « Le luxe, ce n’est pas que l’article, c’est aussi la manière dont celui-ci a été fabriqué, la possibilité de discuter avec les créateurs. On ferait volontiers visiter un atelier à nos clients s’ils nous le demandaient. » C’est ainsi que les frères Dahan ont aussi réussi à se tailler une place au sein du temple du luxe parisien, et dans tout ce que l’effort o re de conquêtes – Hong Kong, Londres, Tokyo, New York... la liste des villes est en perpétuelle expansion. Mais leur ténacité s’insu e également dans leur première boutique sertissant Lyon, la citadelle originelle que Davy, en épicurien convaincu, n’abandonnerait pour aucun charme rutilant : « Je ne me vois pas dans une métropole surchargée ; c’est important que la qualité de vie puisse primer ! » D’une tannerie qui embaume la vache à un hôtel cinq étoiles, d’une bonne table au petit bouiboui, le quotidien des Dahan oscille d’un extrême à l’autre et se plaît à associer les rendez-vous sans effort aux réunions du plus bel e et. Les récompenses et les reconnaissances – la Maison Méditerranéenne des Métiers de la Mode avec Simon Porte Jacquemus, le prix Talent de Mode remis par Gustavo Lins, et l’intégration du dispositif Au-delà Du Cuir – sont des consécrations qui se savourent sans prétention : « De nouvelles diffcultés nous attendent, mais nos vies sont aussi éprouvantes que nos joies sont grandes. » Passées les frayeurs qu’engendrent les approches neuves et l’envie de défendre des règles plus humaines, la fraîcheur s’exprime au naturel. Lorsque Ylan entame la discussion sans s’alourdir de la révérence due à une pointure de la mode, il se rattrape l’instant d’après, avec une exactitude qui ne se fabule pas : « Quand, au lieu de le voir s’excuser de ne pas l’avoir reconnu, Ylan s’est mis à lui décrire précisément le produit qu’avait vendu sa marque vingt ans plus tôt, je me suis dit “c’est pour ça que je me suis associé avec lui” ». Les nuits peuvent être longues et les embûches légion : quand la confiance s’épanouit sans réserve, l’engagement ne s’e rite pas d’une poussière. Il se propage jusqu’aux enfants de Davy, à Augustin qui parvient, en petit ambassadeur improvisé, à montrer combien l’interaction entre l’homme et l’objet est intuitive : « Mon fils est venu dans nos bureaux, il a pris une de nos pochettes et l’a portée en disant “ça, c’est Le Feuillet.” Au-delà du côté produit, j’étais heureux de lui faire comprendre que s’il veut faire quelque chose, il doit le faire. » Poursuivi depuis les premières heures du duo, le produit iconique demeure fiché en tête des objectifs, non pas par velléité, mais par gratitude envers cette richesse morale, cette entreprise remplie d’âme et de sueur, qui véhicule leur entière énergie.